| LES MERINA
* Les Merina constituent l'un des quelque vingt groupes ethniques (foko)
ou nations autochtones occupant de nos jours l'île de Madagascar.
Leur pays d'origine, l'Imerina se trouve au centre de l'île, dans
la partie nord de la région des hautes terres. Leur capitale traditionnelle
est la ville d'Antananarivo, fondée vers la fin du XVIe siècle.
* Les Merina proprement dits (à savoir les descendants des anciens
Hova et des Andriana ; on les qualifie aussi familièrement de Tsalo,
par allusion à leur type asiatique prononcé et à
leur chevelure ordinairement droite) représentent la moitié
environ des habitants actuels de l'Imerina, soit une population de l'ordre
de deux millions de personnes.
Un peuple extraordinaire
* En les visitant pour la première fois en 1895, le journaliste
français J.Carol ne trouva rien de mieux que de qualifier les Merina
de "plus grande curiosité de Madagascar"! Une remarque
d'autant plus pertinente alors lorsqu'on sait que ce pays est particulièrement
riche en manifestations originales. Ne dit-on pas déjà qu'en
raison d'un isolement précoce, les deux tiers au moins de la faune
et de la flore traditionnelles de l'île sont endémiques et
ne se rencontrent nulle part ailleurs au monde!
* Car tout est effectivement surprenant chez les Merina. Depuis leur type
physique que l'on ne s'attend guère à rencontrer dans cette
partie de la planète jusqu'à leur histoire et l'ensemble
de leur civilisation traditionnelle. Encore faut-il évidemment
que l'on en soit informé, ce qui, tout aussi étrangement
est loin d'être facile, tant les informations les concernant sont
en définitive très rares, ou alors, fortement sujettes à
caution et nécessitent de sérieuses précautions avant
de pouvoir être utilisées. La preuve en est que bien peu
de gens à l'extérieur de Madagascar connaissent l'existence
du nom ethnique "merina", pourtant attesté depuis le
début du XIVe siècle et rendu officiel depuis le XVIe siècle.
Il est vrai que cela s'explique en partie par le fait que l'on confond
souvent celui-ci avec l'appellation générique d'origine
étrangère "malgache", déformée ensuite
en "malagasy" par la prononciation des gens du pays. Mais on
se doute bien que les deux réalités ne se recoupent nullement,
sauf peut-être sur le plan des embrouilles politiques et le simple
fait que beaucoup s'imaginent que c'est le cas montre justement combien
la désinformation est phénoménale en la matière.
* En tout cas, on commence dès lors à comprendre pourquoi
le principal groupe ethnique d'un pays sur lequel on a écrit des
dizaines de milliers d'ouvrages et d'articles apparaît aussi comme
l'un des plus mal connus au monde !
Les malayo-indonésiens de Madagascar
* Le premier signe distinctif des Merina est leur aspect physique qui
se doit de refléter uniquement une appartenance à la race
malaise. Le Merina typique possède ainsi une couleur brune (zarazaza,
répondant au sawo matang des Malais d'Asie du Sud-Est!) ou olivâtre,
les cheveux ondulés ou droits, les yeux en amande, souvent légèrement
bridés, la membrure fine et une taille relativement petite.
* La langue merina (fiteny merina) est remarquable par la douceur et la
musicalité chantonnante de son intonation. Par son vocabulaire
de base et sa phonologie, celle-ci se rapproche surtout des langues indigènes
du sud-est de Kalimantan (Indonésie) et, par sa syntaxe, des langues
de Sulawesi et des Philippines. Ecrite en caractère latin depuis
1823, elle possède une assez riche littérature.
* Malgré ses origines maritimes, l'adaptation au cadre particulier
des hautes terres de Madagascar acheva de transformer la civilisation
merina en civilisation montagnarde et paysanne évoluée.
Même ainsi si les anciennes maisons princières étaient
édifiées en bois, les habitations populaires étaient
en terre battue. Les villages (vohitra, répondant au malais bukit,
"colline"), perchés en hauteur étaient habituellement
entourés de fossés défensifs profonds (ady vory),
quelquefois de plusieurs couches. On peut en estimer le nombre des vestiges
à 20.000 environ.
* L'habillement traditionnel était à base de tissu de soie
(landy), porté sous forme de toge ou lamba, souvent de couleur
blanche. En déplacement, les grands personnages s'abritaient en
outre sous des parasols (elo) et étaient portés sur des
chaises à porteurs (filanjana).
* L'alimentation était à base de riz, cultivé dans
des rizières aménagées en plaine ou en terrasse.
A la suite de vieux héritages ancestraux remontant à la
nuit des temps, les paysans merina ont toujours possédé
une grande maîtrise des techniques hydrauliques. Dans les régions
bien irriguées, ils pouvaient ainsi obtenir facilement deux récoltes
annuelles.
* Les forgerons merina étaient également remarquables pour
leur habileté à travailler différents types de métaux
(le fer, l'acier, l'or, l'argent, etc.). Pour le travail de la terre,
l'outil de base était l'angady, une bêche à longue
lame. Les armes les plus fréquemment utilisées étaient
le javelot (lefona), le sabre (antsibe), le fouet (japy) et la fronde
(antsamotady). Les hommes cultivaient en outre l'art martial du diamanga,
analogue au pencak silat malais (et plus loin au "kung-fu" chinois).
* Dans le domaine musical, on peut noter la prédilection merina
pour la cithare tubulaire en bambou ou valiha, ainsi que pour la flûte
(sodina). Les chants traditionnels prenaient souvent la forme du rodo-be
ou choeur, avec une grande tonalité nostalgique. Les danses mêmes
suivaient un rythme lent et langoureux, sauf celle guerrière (tsinjaka)
des hommes. Quant aux poèmes ou hain-teny, équivalent du
pantun malais, ils témoignent toujours d'une grande délicatesse
de sentiment.
* L'une des coutumes les plus remarquables des Merina est le famadihana
ou réinhumation périodique des cendres des défunts,
perpétuant de manière un peu particulière la vieille
coutume des "doubles funérailles" pratiquée par
de nombreux autres peuples malais. On peut également rappeler l'importance
exceptionnelle du Fandroana ou "fête du bain sacré",
répondant aux diverses "fêtes des eaux" ou du bain,
extrêmement répandues en Asie du Sud-Est et en Océanie,
jusqu'à ce que les Français n'en décident arbitrairement
la suppression.
* Ce petit tableau nous permet déjà d'entrevoir la grande
originalité de cette civilisation merina qui, tout en réussissant
à demeurer fidèle au génie de ses origines nusantariennes
a toujours su faire preuve d'innovation et d'adaptabilité. Bien
de ses aspects continuent ainsi à refléter le passé
le plus ancien de l'Asie orientale (et que nous révèle par
exemple la restitution de la civilisation de la Chine antique, berceau
d'origine justement des peuples nusantariens!) tandis que d'autres, tout
en en perpétuant l'esprit, ne se retrouvent nulle part ailleurs
au monde. Notons enfin que c'est la civilisation proto-merina qui est
également à la base de la culture traditionnelle des différentes
populations négroïdes de Madagascar, combinée à
l'occasion avec d'autres héritages, notamment africains et arabo-islamiques.
Une épopée tragique
'occupation de Madagascar
* C'est dans la foulée des grandes navigations nusantariennes
qui, depuis plusieurs millénaires aboutirent déjà
au peuplement des îles d'Asie du Sud-Est et d'Océanie, que
des navigateurs originaires d'Indonésie centrale découvrirent
vers le début de notre ère l'île de Madagascar. Cette
dernière, isolée depuis l'ère secondaire était
alors vierge de toute présence humaine. Les premiers émigrants,
qui étaient déjà pourtant porteurs d'une civilisation
très évoluées (travail des métaux, dont le
fer, riziculture savante, tissage de la soie, encadrement monarchique
de la société, etc.) semblent avoir vécu de la pêche
et de la chasse. Peu à peu, ils pénétrèrent
alors dans l'arrière-pays où on pouvait rencontrer des animaux
étranges, telle par exemple que l'aepyornis ou vorombe, une autruche
géante haute de plus de trois mètres, ou encore le lalomena,
un hippopotame nain. Par la suite, ils entreprirent également de
fréquenter les côtes africaines où commencaient parallèlement
à s'établir les populations bantoues, originaires d'Afrique
centrale. Des contacts entre ces nusantariens et les Africains semblent
notamment avoir résulté des échanges commerciaux
portant, entre autres, sur la traite des esclaves. C'est ainsi en tout
cas que dès le VIIIe siècle, les textes chinois font état
de la présence chez eux d'esclaves africains (zhengqi) transportés
par les navigateurs nusantariens. On peut alors supposer qu'à Madagascar
même, le nombre des transplantés involontaires africains
(d'où déjà leur adoption de la langue de leurs maîtres
!) commença à devenir considérable. C'est cependant
par la suite, du fait des trafiquants arabo-musulmans, que les régions
côtières de l'île finirent vraiment par en être
submergés.
La mérinisation
* C'est que, à partir du IX-Xe siècle, après avoir
exercé une domination sans partage sur les océans depuis
plusieurs millénaires, les nusantariens durent enfin subir la concurrence
de la nouvelle puissance maritime de leurs voisins continentaux, en l'occurrence
les Chinois et les Indiens. A ceux-ci s'ajoute dans la partie occidentale
de l'Océan Indien la pression des Arabo-musulmans qui, après
avoir pris le contrôle des côtes africaines commencèrent
à se déferler sur le nord et, ensuite, l'est de Madagascar.
* Ainsi bousculés sans pouvoir compter sur le renfort de leurs
cousins d'Asie, les ancêtres des Merina n'eurent d'autres choix
que d'entamer une émigration en masse vers l'intérieur des
terres. D'après nombre de traditions, l'une des raisons de leur
départ était justement le refus de se mélanger avec
leurs nouveaux voisins ; en somme, de s'africaniser. Ils y rejoignirent
d'autres pionniers de leurs race qui, du fait de leur isolement, paraissent
avoir beaucoup régressé sur le plan culturel, d'où
l'appellation dépréciative de vazimba ou "inférieurs"
qui leur furent ensuite appliquée. Encore que certains indices
permettent aussi de penser que ce processus de "mérinisation"
se poursuivit en fait durant plusieurs générations pour
ne s'achever vraiment qu'à l'aube du XVe siècle.
L'organisation du Royaume merina
* Sur les hautes terres, les Merina ne tardèrent à se
réorganiser en essayant de restaurer peu à peu leur unité
politique. Dans le courant du XVIe siècle, la région du
nord-est, gravitant autour d'Antananarivo connut notamment un profond
bouleversement sous l'impulsion des trois rois fondateurs : Andriamanelo,
Ralambo et Andrianjaka. Parmi les innovations qui auront les plus lourdes
conséquences figure alors l'instauration du système andriana-hova,
divisant artificiellement le peuple merina en deux groupes de clans astreints
chacun à l'endogamie. Dans un premier temps cependant, ceci permit
l'émergence d'une véritable caste dirigeante qui put oeuvrer
à l'unification du royaume. Pour le foyer du nord-est, cette unité
devint enfin effective dans la seconde moitié du XVIIe siècle,
sous le règne d'Andriamasinavalona.
* Malheureusement, l'expérience ne dura qu'un moment et, au XVIIIe
siècle, l'Imerina connut de nouveau l'anarchie et une profonde
décadence. Et d'autant plus que l'île entière se retrouva
en proie à l'insécurité du fait des troubles provoqués
par les guerres alimentées par les traitants européens,
en particulier français, soucieux de se procurer à bon compte
des esclaves et des vivres pour les îles créoles en échange
de fusils.
Andrianampoinimerina et Radama
* A partir de la dernière décennie du siècle cependant,
sous l'impulsion du grand roi Andrianampoinimerina, l'Imerina retrouva
son unité et une nouvelle prospérité. Sur cette base
se construisit ensuite l'oeuvre de Radama, son fils et successeur qui,
profitant de la coopération britannique, entama la modernisation
de son peuple tout en imposant la domination merina sur la majeure partie
de Madagascar. Le premier, il se vit alors reconnu roi unique de l'île
par la Grande Bretagne.
* Mais la disparition précoce de Radama en 1828 compromit la poursuite
de ce véritable meiji à la façon merina. Et d'autant
plus que l'aggravation des menaces européennes ne tarda à
obliger les nouvelles autorités à prendre des mesures défensives
de repli.
* Même cependant de façon hésitante et dans la crainte
constante de l'invasion étrangère, le processus de modernisation
continua tant bien que mal, au point de bouleverser peu à peu l'équilibre
traditionnel de la société merina. Ces bouleversements concernent
en particulier le système des valeurs avec le progrès rapide
de la christianisation, favorisé par la scolarisation. Au point
que le protestantisme devint à partir de 1869 la religion officielle
de la monarchie merina.
Un royaume aux abois
* Mais en plus de la menace européenne, en particulier française,
la plus grande source de problèmes était pour les Merina
le maintien de leur domination sur les régions côtières.
En dépit en effet des bénéfices ponctuels que rapportaient
le commerce avec l'étranger et les droits de douane, cette domination
leur coûtait l'entretien permanente d'une force armée de
plusieurs milliers d'hommes, ce qui était apparemment au dessus
de leurs moyens. A tel point que, pour essayer de suppléer à
la carence de main-d'oeuvre qui en a résulté, ils durent
se résoudre à faire venir en Imerina une masse considérable
de captifs arrachés aux régions périphériques.
C'est de cette manière que les Merina finirent par inonder eux-mêmes
leur pays qui, jusque-là en avait été largement préservé,
de populations étrangères de race noire!
* Il faut cependant reconnaître également que la menace constante
d'invasion étrangère limitait considérablement leurs
marges de manoeuvre. Ainsi, on peut dire que les Merina étaient
obligés d'occuper les côtes pour empêcher les Français
de s'y établir à leurs dépens, sans compter que c'était
pour eux la seule façon de se ménager une ouverture sur
le monde extérieur. C'est dire qu'ils étaient davantage
encore les prisonniers que les maîtres de leur trop vaste et, finalement,
désastreux "empire".
* La dernière source grave de faiblesse du royaume merina était
enfin la division interne due à la sourde rivalité opposant
les clans andriana à ceux des Hova pour le contrôle du pouvoir.
Le ravalement colonial
* Tout ceci aboutit à la conquête facile de Madagascar
par les troupes coloniales françaises à partir de 1895.
Pour la France, l'objet d'une vieille convoitise (depuis le XVIIe siècle
!) était enfin tombé, sans coup férir, entre ses
mains. Paradoxalement en effet, en dépit de toutes les prévisions,
les Merina avaient à peine résisté, tant ils étaient
las et démoralisés, en grande partie d'ailleurs pour des
raisons de politique interne. Sans compter que, vis-à-vis même
de l'envahisseur, ils pensaient surtout avoir affaire à une puissance
plus "évoluée", ambitionnant d'imposer à
leur pays un simple régime de protectorat, ce qui supposait le
respect de leur souveraineté intérieure, ainsi qu'une promesse
de développement plus rapide. De même, ce genre de considération
empêcha ensuite l'élite occidentalisée merina d'appuyer
activement l'insurrection populaire des menalamba qui se vit dès
lors condamnée à l'échec.
* Mais, contre toute attente (et ce qu'ils avaient eux-mêmes solennellement
promis!), les Français s'empressèrent de consolider leur
pouvoir en prenant contre les Merina des mesures radicales, destinées
justement à les "ravaler" comme on disait ouvertement
à l'époque. En fait, l'objectif des vainqueurs était
de détruire à jamais les fondements même de leur nationalité,
en en faisant à terme des Français, après les avoir
réduit au préalable à l'état de "malgache",
de créole afro-asiatique, à l'identité aussi inconsistante
que honteuse.
* Pour ce faire, ils commencèrent par supprimer sans autre forme
de procès la vieille monarchie à laquelle tous les Merina
étaient viscéralement attachés, tout en exilant brutalement
(après l'avoir kidnappée!) la dernière reine. Afin
d'anéantir ensuite le moral des opposants qui se référaient
avant tout au caractère sacré des mânes royales, ils
entreprirent de profaner les cendres des anciens souverains merina par
des déplacements intempestifs et des pillages de sépultures!
( Un phénomène apparemment unique dans les annales de la
colonisation moderne !). De même, l'ancien palais royal se vit transformé
en simple dépôt d'objets de luxe (et non pas véritablement
un musée !) dont même la simple visite était interdite,
jusqu'en 1946, aux indigènes. Et enfin, pour couronner le tout,
les Français mirent sur pied une "académie malgache"
chargée de contrôler l'esprit de la nouvelle élite
franco-malgachisée en forgeant, sous couvert de culture et de "science",
un discours à leur convenance sur l'histoire et la civilisation
du pays.
Le relèvement manqué de l'Après-guerre
* Après des décennies d'assoupissement, tant ils étaient
meurtris, les Merina commencèrent à se réveiller
en 1946 en entreprenant de secouer enfin le joug colonial. Encore que
l'objectif même du MDRM (Mouvement Démocratique de Rénovation
Malgache) qui ambitionnait de les représenter n'était en
rien la réhabilitation de la cause merina mais l'instauration d'un
système démocratique à l'occidentale, ainsi à
terme que la décolonisation de Madagascar.
* Cela suffit cependant à hérisser le pouvoir colonial qui,
pour isoler la résistance merina, entreprit d'organiser les Noirs
à l'intérieur d'un parti adverse dévoué à
ses intérêts, le Padesm ou Firaisan'ny Tanindrana sy ny Mainty
enin-dreny ary ny karazany rehetra eto Madagasikara (Union des Côtiers,
des Noirs [de l'Imerina] et assimilés à Madagascar), avant
de procéder à la répression proprement dite, en 1947.
Bilan, démantèlement du MDRM et 100.000 cadavres environ,
tombés directement sous la répression ou à la suite
des troubles.
* Ce désastre acheva de déstabiliser complètement
les Merina qui, depuis, ne réussirent plus jamais à retrouver
leurs marques. C'est que, en raison de l'impact malgachiste, leurs élites
semblaient véritablement atteintes d'une sorte de paralysie mentale,
les empêchant même d'avoir une vision un peu lucide de leurs
problèmes. Au point que leurs horizons se limitaient en fait à
la défense fétichiste de l'"unité nationale",
même lorsqu'il était devenu manifeste que celle-ci les condamnait
à être exclus définitivement de l'exercice du pouvoir
dans leur propre pays, tout en vouant purement et simplement leur peuple
à la misère et à l'oppression, en attendant une inéluctable
disparition.
A la merci de la République malgache
* En 1958, les Français décidèrent d'eux-mêmes
l'instauration de la République malgache, à laquelle ils
octroyèrent ensuite ce qu'il est d'usage de qualifier d'"indépendance",
pour le bénéfice des anciens dirigeants du Padesm. Ainsi
supplantés, les Merina durent se cantonner dans une vague opposition
de principe, incapable même de formuler la moindre idéologie
alternative, pour se contenter de vieille litanie anticolonialiste. C'est
que, en raison de leur francisation, ceux qui leur faisaient office de
"leaders" n'avaient même plus en fait le courage de revendiquer
leur nationalité merina pour au contraire se retrancher derrière
le masque aliénant du "malgache"!
* En 1972, la révolte des jeunes merina ébranla ce pouvoir
néo-colonial mais le mouvement n'aboutit qu'à la mise en
place, trois ans plus tard, de la dictature marxisante et kleptocratique
des militaires noirs dirigés par le capitaine Ratsiraka. Cette
fois-ci, les Merina se virent confrontés à une oppression
raciale ouverte, le régime s'affichant ostentatoirement "africain",
et ce avant tout à leurs dépens. En 1976 d'ailleurs, Ratsiraka
fit délibérément incendier le palais d'Andafiavaratra,
le second monument du pays, symbolisant un peu l'ancienne domination merina
du XIXe siècle. De même, en 1985, il fit massacrer par l'armée
les jeunes merina (et betsileo) pratiquant les arts martiaux et qui, en
desespoir de cause devant l'indifférence complice de la police,
entreprirent de s'organiser d'eux-mêmes pour essayer de protéger
un peu la capitale contre le pillage et les assassinats perpétrées
sur une grande échelle par des bandes armées noires, agissant
pour le compte des milieux au pouvoir.
* Après une quinzaine d'années de ce régime de terreur
et de destruction, comme on n'en a vu depuis la fin de la deuxième
guerre mondiale que sur le continent africain ou à Haïti,
Madagascar finit par se retrouver complètement ruiné et
ravagé, au point d'apparaître comme l'un des pays les plus
pauvres au monde!
* La chute de Ratsiraka en 1993 fit un moment renaître l'espoir
mais la plus amère des désenchantements s'ensuivit aussitôt
après. Le nouveau pouvoir noir de Zafy Albert s'avérait
en effet tout aussi incapable que l'ancien à faire redémarrer
la machine étatique dont le moteur semble maintenant définitivement
cassé. Le pays continuait tout simplement à s'empêtrer
dans l'anarchie et l'économie, déjà chancelante,
de s'effondrer, sous l'oeil indifférent du reste du monde.
Une nation brûlée vive
* C'est dans cette ambiance particulièrement morbide que survint
pour les Merina l'une des plus graves tragédies de toute leur histoire.
Le 6 novembre 1995, des hommes de main à la solde des milieux au
pouvoir lancèrent des bombes incendiaires contre l'ancien palais
royal d'Antananarivo dont tous les bâtiments et l'ensemble des cimetières
(abritant les cendres des souverains merina depuis quatre siècles
!) furent anéantis sans que les autorités tentèrent
de bouger le petit doigt pour s'y opposer, et pour cause! D'un seul coup,
les Merina virent partir en fumée les vestiges laissés par
plusieurs siècles de leur histoire, pendant que tout ce qu'ils
avaient de plus nobles et de plus sacrés étaient ouvertement
piétinés par leurs ennemis! Il est en effet manifeste qu'à
travers le Rova, c'est la nationalité merina elle-même qui
était visée, vouée à l'anéantissement.
* La première conséquence de cet acte barbare de malveillance,
motivé uniquement par la plus mesquine des jalousies est de bouleverser
complètement la conscience merina d'eux-mêmes, au point de
les obliger enfin à assumer leur véritable identité,
quasiment escamotée depuis le début de l'époque coloniale.
Pour les Merina qui, désormais s'affichent ouvertement tels, la
preuve était maintenant faite que leurs voisins noirs aspirent
purement et simplement à les voir disparaître, après
les avoir piétinés, et ensuite cannibalisés! Ce qu'ils
reprochent aux Merina n'est pas tant ce que leurs ancêtres ont pu
faire (du reste, quoi déjà?...) que leur existence actuelle,
avec ses caractéristiques distinctives. On en veut aux Merina de
ne pas être devenus eux aussi des noirs, de persister dans leur
refus à le devenir, ainsi que d'avoir des origines enviées,
des ancêtres dont on peut être fier, une histoire malgré
tout prestigieuse!...
Epilogue
* De toute leur longue histoire, jamais sans doute les Merina ne se
sont retrouvés aussi bas, dans une situation aussi périlleuse
que maintenant. Ils sont non seulement misérables mais encore piétinés,
couverts d'injures, et pour finir, promis purement et simplement à
la disparition à brève échéance, que ce soit
par le massacre à la façon rwandaise ou par le métissage
forcé, destiné à les couper de leur histoire et de
leur identité d'origine. Après avoir accaparé leur
présent, pour mieux les priver de tout avenir, leurs ennemis tentent
tout simplement maintenant de les frustrer du vestige de leur passé,
faire comme si celui-ci n'avait jamais existé!...
* Dès lors, les seules questions qui méritent d'être
posées sont pour nous les suivantes : que pourrait-on faire pour
empêcher l'accomplissement de ce véritable ethnocide? Qu'est-ce
que les Merina eux-mêmes pourraient faire pour s'y opposer, renouer
enfin avec la vie en reprenant le fil de leur fabuleuse histoire, incontestablement
d'ailleurs l'un des chapitres les plus extraordinaires de celle de l'humanité
entière?... Car autrement, le gâchis serait d'autant plus
regrettable que, par-delà le crime, Madagascar y perdrait l'aspect
le plus intéressant de son originalité, ainsi sans nul doute
que toutes chances de pouvoir se développer de lui-même dans
un avenir prévisible. Etant donné en effet le rôle
de premier plan que les Merina ont toujours joué dans ce pays,
et cela depuis les origines, leur élimination de cette manière
abjecte ne manquerait de faire perdre à celui-ci, et son âme,
et le dynamisme de ses enfants comptant parmi les plus compétents
et les plus dévoués. D'ailleurs, personne ne serait en mesure
de nier que la principale raison de la déchéance actuelle
de Madagascar est justement cette "exclusion" des Merina, écartés
donc (en tant que merina, susceptible d'agir véritablement en merina,
et non en "malgache", pour le compte du pouvoir colonial ou
de sa scandaleuse "maintenance" indigène!) de toute responsabilité
effective à l'échelle nationale dans leur propre pays depuis
maintenant plus d'un siècle!...
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